lundi 15 juin 2009

Jour de tour


A noter sur vos tablettes: création de Jour de tour, extrait de Grand-mère Quéquette, de Christian Prigent. POL 2003.
Par la Compagnie Banquet d'avril (Nantes).
Direction artistique : Monique Hervouët
Représentations du 8 au 19 juillet 2009, à 17h40
Au GRENIER A SEL
2, rue du Rempart St Lazare
84 000 AVIGNON
04 20 27 09 09

vendredi 5 juin 2009

Ophélie Jaësan, de la bombe au stylo



Entretien avec Ophélie Jaësan, née à Nantes en 1978. Romancière et prix de poésie Bleustein-Blanchet 2007. Ophélie Jaësan a étudié l’architecture, le design, le théâtre et le scénario. En juillet 2006, elle a joué au festival d’Avignon la première pièce de théâtre « Née trouée ». Elle est mariée avec le DJ Maelström, et mère de deux petites filles.


Après un parcours de touche-à-tout, vous êtes revenue à Nantes. Quels sont vos sentiments, en retrouvant votre ville natale ?

Quand je revois l’île de Nantes, je ne reconnais plus trop mon ancien terrain de jeu. Dans ces friches, ces usines désaffectées, nous, on se retrouvait. Graffeurs, teufeurs, DJ’s… Je me revois encore, avec ma casquette et les bombes dans mon sac, cherchant un mur à tagger. À la fin des années 90, il y avait ici une belle créativité. Je raconte tout cela dans un livre qui paraîtra en 2010 chez Actes Sud : La chambre verte.


Vous arrivez à Nantes, vous ouvrez une page Facebook et vous vous faites des amis. Internet et la littérature, un couple qui marche ?


Il y a quelque chose de bien avec internet, notamment avec Facebook : les relations y sont horizontales et non plus verticales. Ça devient simple de discuter avec un autre écrivain, un éditeur, etc. C’est plus direct. Les éditeurs sont à la traîne par rapport aux nouveaux modes de lecture induits par internet : on lit des textes de plus en plus fragmentés, on passe de l’un à l’autre très rapidement. Il ne faut pas s’arc-bouter sur la forme classique du roman. Il y aura toujours de la littérature, quelle que soit la forme.


Par votre écriture, vous vous tenez à l’écart du courant intimiste de la tradition française. Est-ce un choix ?


Je ne crois pas que ce soit par réaction à ce qui s’écrit en France (Tanguy Viel par exemple), mais parce que c’est simplement ça que j’écris. Et on écrit ce qu’on peut. L’écriture ? J’aime le lyrisme baroque d’un Lobo Antunes, mais chez moi, la phrase ne tient que si elle est courte. Je cherche une écriture « coulante », et l’idée que mon livre puisse être lu dans un train ou à la plage me plaît plutôt bien.


Mais avant d’écrire, vous auriez pu devenir DJ, vous aussi ?


À 17 ans, j’aurais aimé faire de la musique, comme les autres, mixer, m’installer derrière les platines, mais je ne l’ai pas fait. C’était très masculin, et puis je me destinais à l’écriture. Quand j’écris, je ne prends la place de personne, personne ne peut m’ôter mon stylo.Et vous, quelle lectrice êtes-vous ?Je n’ai pas fait d’études littéraires. Pendant longtemps, ça a été comme un manque, qu’il me fallait combler absolument. Alors je lisais, je lisais, je n’en avais jamais fini de lire ! Huit heures par jour à lire et à écrire dans ma chambre. Presque une maladie de l’enfermement. Aujourd’hui, ça va mieux. Je profite de la ville, j’aime marcher, aller au parc avec mes filles. Olivier Adam a dit une très jolie chose : « Un enfant, ça désencombre de soi-même ».


Recueilli parDaniel MORVAN.

Derniers livres parus : Le pouvoir des écorces (Actes sud) et Vertébrales (éd. Cousu main).


Mai 69: la critique de Thierry Guidet

Daniel Morvan: Mai 69

Il était une fois un garçon nommé Tristan qui vivait au Pays des forêts. Un jour de printemps, tomba du ciel une fée nommée Judith. Elle parlait au garçon dans une langue neuve qu’il n’avait jamais entendue, mais qu’il comprenait très bien. Il lui effleurait parfois la peau qu’elle avait délicate. Tristan et Judith, Judith et Tristan s’aimèrent car elle avait le pouvoir qu’ont toutes les fées de se faire aimer éternellement.
On pourrait résumer à la manière d’un conte de fées le roman de Daniel Morvan, que les lecteurs de Place publique connaissent bien. Il en a l’évidence et le mystère, le charme puissant. A cela près qu’un roman est nécessairement situé avec plus de précision qu’un conte. Celui-ci se déroule en mai 69, un an tout juste après l’autre mai, en Bretagne, dans l’un de ces cantons où s’était enraciné un communisme rural quasiment primitif. Les paysans n’y faisaient pas mauvais accueil aux militants maoïstes venus de Paris, ces années-là, donner la main aux travaux des champs tout en catéchisant le peuple.
Tristan ressemble beaucoup à l’auteur, fils de petits paysans reçu à l’Ecole normale supérieure parce qu’il aimait les livres et que sa mère aurait voulu qu’il devînt un écrivain du peuple. Tristan/Daniel n’est pas Maxime Gorki, mais à coup sûr un authentique écrivain. Ce livre, superbement écrit, au cours parfaitement maîtrisé, l’atteste.
Roman d’amour, roman d’apprentissage, Mai 69 est aussi la chronique d’une époque dont l’auteur n’a pas été dupe : « Le mot de révolution est posé sur tout ce qui peut sortir de l’ennui ». Rien de plus. Et les maoïstes aux champs, - sauf Judith ! - sont portraiturés en Pol Pot au petit pied. En ce temps-là, le fond de l’air n’était pas aussi rouge qu’on l’a dit. La vraie histoire qui se jouait, c’était la fin d’un monde : « A partir du néolithique des milliers d’années s’étaient écoulées, voici que nous touchions enfin le terme. Tout ce qui ne serait pas vu, pas noté, disparaîtrait. Toute la mémoire résumée dans les gestes, les habitudes transmises, les mots, l’accent et la façon de voir les choses, on allait l’oublier, ce serait un grand trou noir dans la nuit des générations. »
Alors Morvan note les marques des tracteurs, des charrues, des faucheuses, des déchaumeuses, des rasoirs électriques, des sodas, scrute les photos de mariage, lit les journaux de l’époque, cite le rapport de Sicco Mansholt, se remémore « les petits matins à charger à la fourche des choux-fleurs pour les transporter au dépôt. » Et ces souvenirs, ils ne revivront «qu’après avoir été pliés dans les pages d’un livre, puis dépliés par la méditation d’un lecteur. » Sa Recherche à lui.
Mais qu’on ne se méprenne pas : Mai 69 n’est pas le catalogue d’un musée des Arts et traditions populaires. L’auteur fait semblent de le regretter : « Je m’aperçois, dans un bien tardif remords, que je n’ai pas parlé de ce que les gens aiment lire : la baratte à hublot que ma mère actionne dans la nouvelle ferme, le tic-tac qu’elle fait, les gouttes que transpire le beurre frais, des paniers d’ormeaux dont père nourrit les maçons qui bâtissent la maison neuve ; aurais-je dû rédiger des mémoires ? Fabriquer du pittoresque ? »
Le pittoresque, on y échappe par la modernité de l’écriture (ses cassures de rythme, l’élision fréquente de l’article, les changements de point de vue…), par la constante réflexion sur la nature de l’œuvre en train de se faire, par l’autodérision, l’humour, et la bride toujours tenue serrée à l’émotion, même quand l’auteur parle de ses parents : pas de « rétro-pleurnichage ».
On y échappe aussi grâce aux aperçus toujours éclairants sur tant de sujets ; il n’est pas interdit à un romancier d’avoir des idées. Ainsi sur la mort du breton, non transmis d’une génération à l’autre, de sorte que « tout ce qui touche au sexe ne peut se dire qu’en verte langue du Pays » ; cela fera donc des garçons qui « ne diront rien d’osé dans l’oreille des femmes. » Mais aussi sur Jackie Kennedy, le décor des films de Jacques Demy, Philippe Sollers et sa cour, la place de la paysannerie dans la lutte des classes…
Cela donne parfois des fulgurances : « Nous qui étions les paysans alibis de l’antisémitisme, le bouclier anti-bolcheviks, le socle agraire, les campagnes regénérantes. Des juifs, mais nous en sommes, mûrs pour la Terre promise, la même folie. Juifs inversés : eux qui avaient la Parole accrochée aux bottes, se sont rêvés paysans, retour à la nature et à la tribu première. Nous qui en venions, de la nature et de la tribu, d’une terre ratissée par les faucheuses, nous nous rêvions peuple du livre, religion vivante de l’Instruction. »
Mai 69 n’est pas simplement un livre intéressant ; c’est un grand livre.

Thierry Guidet.

Daniel Morvan, Mai 69, Editions du Temps, 200 p., 15 euros.

Place publique est une revue de réflexion et de débat sur les questions urbaines, installée au cœur de la métropole Nantes / Saint-Nazaire. Une revue de référence qui privilégie la raison à l’émotion, la durée à l’éphémère. Une revue généraliste croisant les savoirs, les regards, les approches. Une revue qui permet la confrontation des projets. http://www.revue-placepublique.fr/