mardi 3 novembre 2009

Pierre Michon, le prix du bonheur


Le Nantais Pierre Michon a reçu le 29 octobre le Grand Prix de l'Académie française. Un prix qui couronne toute son oeuvre.

Si vous deviez choisir entre le Grand Prix de l'Académie française et le Goncourt, lequel choisiriez-vous ?

Le prix de l'Académie, c'est beaucoup moins de travail avec la presse !

Vous n'avez pas été submergé par les médias ? Combien de coups de fils, de textos, de messages sur Facebook ?

Un peu plus que pour un anniversaire, autant que pour une naissance. J'ai donné une interview à France Info, une autre à LCI.

On dit que vous étiez si ému que vous n'avez pu parler...

Mon taxi est arrivé en retard à l'Académie, le prix était déjà déclaré. Dans l'euphorie de l'instant, je n'ai pu que me déclarer très content et heureux. J'ai ensuite été assailli par la presse présente sur place.

Mais si vous en aviez eu le temps, vous auriez commencé par remercier votre éditeur et ami, Gérard Bobillier (1), que vous appeliez Bob ?

C'est aussi lui qui est primé à travers cette récompense. Les jurés ont voté pour l'exercice solitaire de l'écriture qui est le mien, et cet exercice, également solitaire, qui est celui de l'édition. Si je n'avais pas su que Bob était gravement malade, je n'aurais pas repris l'écriture d'un roman (Les Onze) commencé dix-sept ans auparavant. C'est lui qui m'a remis en selle, qui m'a dit : fais-le, écris ce livre.

Resterez-vous édité chez Verdier ?

Maintenant, mon éditeur sera Gallimard. Et cela s'est d'ailleurs fait un peu grâce à Bob. Mais je continuerai à publier quelques textes chez Verdier.

Le prix de l'Académie française, c'est combien ?

7 500 euros. Mes droits d'auteur me font vivre six mois par an. Aussi un prix littéraire me permet-il de compléter mes revenus, et je place aussitôt cet argent sur mon compte. Il partira pour l'essentiel dans les caddies !

Cette récompense a-t-elle un impact auprès du public ?

Les libraires vont réassortir leurs rayons. Mais en dehors du Goncourt, « les prix » n'ont qu'une petite importance. Beaucoup de gens lisent un livre par an, et c'est le Goncourt. Dans le train pour Paris, alors que je ne savais pas encore si j'aurais le prix, j'avais pour voisine une dame qui lisait Trois jours chez ma mère, de Weyergans : un Goncourt.

Êtes-vous heureux d'avoir eu ce prix ?

Oui, car je crois à la sincérité de ceux qui ont voté pour moi. J'ai aussi été très touché que Bruno de Cessoles, écrivain finaliste, vienne me féliciter.

Que pensez-vous de l'Académie française ? En feriez-vous partie ?

L'Académie, c'est comme la royauté anglaise, elle doit continuer. Je suis pour l'habit vert et les horse-guards. En faire partie ? Demain, c'est trop tôt ; après-demain, pourquoi pas !


Recueilli parDaniel MORVAN.

samedi 3 octobre 2009

Mai 69: L'article de Yann Rivallain (ArMen)

Un autre mai
Mai 69, c'est d'abord une écriture, nerveuse, précise, audacieuse, parfois géniale, parfois déroutante, voire difficile, comme peuvent l'être certains solos de jazz ou une succession de plans cinématographiques Nouvelle vague. Les fulgurances de l'écriture qui touchent au fond comme à la forme ne parviennent pourtant pas - et c'est là le charme de ce roman - à masquer la tendresse et la douce mélancolie qui traversent ces pages. L'époque, c'est l'adolescence, la fin de la civilisation rurale, la promesse des idéologies qui, faute de mieux, apporteraient au moins du nouveau… Dans l'esprit de ce fils de paysans dont l'émouvant manque de confiance en lui ressemble alors à celui d'un pays tout entier, l'éveil à la sexualité, à la lecture, aux idées se fait dans un étonnant mélange de fébrilité et de distance. Comme s'il pressentait déjà que l'automne venu, il ne resterait au final que peu de choses des sagesses déclamées par les maoïstes parisiens venus réviser aux champs leurs manuels de lutte des classes… Alors que même que sous ses yeux se perdaient de vraies richesses, celles d'un monde que l'homme de lettres en devenir ne pourrait jamais tout à fait quitter. Quand le bon sens paysan habite un vrai talent littéraire…

Yann Rivallain

Mai 69, Daniel Morvan, Éditions du temps, 205 pages, 13 euros.

lundi 21 septembre 2009

Les mots de Marie NDiaye contre les maux de l'exil


Marie NDiaye a publié son premier livre, Quant au riche avenir, à 17 ans. Elle a obtenu le prix Femina en 2001. Elle a aujourd'hui 42 ans. Et son nouveau roman, Trois femmes puissantes, est l'un des romans les plus marquants de la rentrée littéraire.

Tout de noir vêtue, elle se glisse dans l'ancien bureau de Gaston Gallimard et s'assied sans bruit dans le canapé de velours bleu. Nous sommes dans le saint des saints, rue Sébastien-Bottin à Paris. Par les fenêtres, le mythique jardin qu'arpentèrent Simone de Beauvoir, Yourcenar, Proust, Malraux...

C'est maintenant à elle que revient la couronne : Marie NDiaye surplombe la littérature par un livre qui parle de femmes exilées sur une terre promise, la nôtre. « Vous savez, c'est juste un roman qui marche bien, comme à chaque rentrée », tempère-t-elle. Être une nouvelle Beauvoir ? « Son engagement politique était plus important que ses romans, moi je suis une romancière. »

L'une des Trois femmes puissantes est Khady Demba, jeune veuve du Sénégal rejetée par sa belle-famille. Marie NDiaye décrit de l'intérieur le cheminement mental de la migrante, dont le seul lien à la vie est d'avoir un nom, et une échelle pour franchir des barbelés. « Tant mieux si le sort atroce de ces migrants a touché le public. Ma description est encore tellement loin de la réalité. »

Elle, à la voix si douce, y a-t-il un lieu de la Terre qu'elle regrette ?

« Berlin me manque. » Vous auriez pu imaginer Dakar, pays de son père. Mais la ville de son coeur, où elle s'est installée avec sa famille (l'écrivain Jean-Yves Cendrey et leurs trois enfants), est bien la capitale allemande. « Là-bas, je me sens en voyage chez moi. »

Marie NDiaye l'a dit, elle a quitté la France en partie à cause de sa politique d'expulsions. « Et il règne en France une atmosphère trop morne. Le problème de Paris, c'est que ceux qui insufflent de l'énergie à une ville, les étudiants, les artistes, ne peuvent plus y vivre. C'est une ville morte après 19 h. Berlin est une ville normale, détendue, où l'on peut se loger et trouver un atelier. On y trouve même du Pont l'Évêque fermier ! »

à Berlin, elle apprend l'allemand, va au cinéma, nage, court, cuisine. « J'adore mitonner des tajines, des pot-au-feu, tout ce qui est plat unique. »

Trois femmes puissantes ne relève pas du genre « plat unique ». Il est composé de récits emboîtés, trois variations en crescendo sur l'exil, autour de Norah, Fanta, Khady Demba. Trois femmes « aux aspirations ferventes », de vraies partantes. Les deux premières ont quitté Dakar pour la France mais « en reviennent ». Sans elles, le destin va détruire leurs proches.

Norah, l'avocate, délivrera son frère d'un tyran devenu vieux vautour déplumé, son père. Qui lui sera symboliquement sauvé, réintégré dans la famille des hommes.

Fanta, une brillante enseignante de Dakar, a épousé un « petit blanc », Rudy. Elle l'a suivi en France, en ignorant le vrai motif de sa fuite. Il n'est qu'orgueil et ressentiment. Il a des mots racistes contre sa belle épouse. Même lui peut être sauvé.

« Ce n'est pas un livre contre les hommes. Rudy est un homme ordinaire avec ses petites lâchetés, mais qui lutte pour devenir quelqu'un de bien. » Nous le voyons gesticuler, délirer, frôler le pire avant d'être guidé vers la lumière par un oiseau : le messager de Fanta.

La beauté du livre est dans cette façon de laisser place à l'irrationnel, à l'autre monde du conte, à la chance. Même Khady Demba, la jeune veuve, reviendra, sous la forme d'un oiseau, sauver Lamine. Celui-la même qui l'a forcée à la prostitution avant de la voler.

L'Afrique, donc, au centre du livre. Mais c'est en France que Marie NDiaye est née. Elle a grandi, est devenue écrivain dans une barre HLM de Bourg-la-Reine (banlieue sud de Paris). « Là se trouve mon identité, et non en Afrique. Ce qui fonde notre identité, c'est bien l'enfance, vous ne croyez pas ? J'ai commencé à écrire vers 12 ans. J'admirais Joyce Carol Oates, surtout Blonde et Eux. Elle m'a insufflé une énergie formidable. à 17 ans, j'ai posté un manuscrit. Un samedi midi, un vieux monsieur m'attendait à la sortie du lycée de Sceaux. J'étais gênée devant mes copines. Le monsieur, c'était Jérôme Lindon, le directeur des éditions de Minuit. Il venait me faire signer un contrat d'édition. »

Marie NDiaye parle comme elle écrit, avec précision et douceur, jamais réticente, le visage irradiant d'intensité et de bienveillance. On peut aussi se poser là, boire un verre d'eau avec elle, partager un moment pour rien. Sa puissance est dans cette sérénité, qui la rend capable d'un grand livre sur le pouvoir de la bonté, par-delà toute cruauté humaine.

Daniel MORVAN.
Photo: © Daniel FOURAY

Trois femmes puissantes. Gallimard, 318 pages, 19 €.

vendredi 18 septembre 2009

Mathilde en Juillet: Souscrivez!


MATHILDE EN JUILLET
Bientôt déjà deux ans que Mathilde en juillet et ses musiciens jouent dans les salles et les cafés-concerts de Nantes et d'ailleurs. Une cinquantaine de concerts,
l'enregistrement d'une maquette 7 titres, un clip tourné à Nantes et plusieurs sélections sur des tremplins de la région (lauréate du tremplin Mozaïc au “Mans cité
chansons”). Le moment est venu d'enregistrer le premier album. Sa sortie est prévue pour décembre 2009.
www.myspace.com/mathildeenjuillet
Si vous voulez aider Mathilde en juillet à enregistrer, presser et diffuser son
premier album, c'est simple, il suffit de compléter ce bon de commande et
de l'envoyer à l'adresse suivante:
Mathilde en Juillet - 14 rue Garibaldi - 44100 Nantes
En échange d'un chèque de 10€, vous recevrez l'album chez vous, par le
service postal, avant tout le monde!
Merci de votre soutien !
Nom: ...............................................................................................................................
Prénom: ...........................................................................................................................
Adresse: ..........................................................................................................................
Code Postal: ...................................................................................................................
Ville: ................................................................................................................................
Téléphone: .......................................................................................................................
E-mail: ..............................................................................................................................
Je commande ... album(s) au prix unitaire de 10€.
Ci-joint mon règlement de ... € effectué par chèque à l'ordre de
Mathilde Morvan.

Les tarifs sont TTC et incluent les frais de transport pour la France métropolitaine, les frais d'emballage, d'expédition et de traitement de votre commande.
Pour envoi hors France métropolitaine, contacter directement
Mathilde en juillet.
mathilde.en.juillet@gmail.com
BON DE COMMANDE

vendredi 11 septembre 2009

L’ancien marin britannique recherche son sauveur nantais


Peter Cadman, un ancien marin britannique aujourd’hui âgé de 85 ans, lance un appel dans la région nantaise pour retrouver l’opérateur radio qui, au début de l’année 1944, a sauvé son navire et ses 650 marins.
Le 8 février 1944, le porte-avions anglais HMS Pursuer (notre photo) était en mission de protection de convoi à destination de Gibraltar. Il fut repéré par un avion d’observation, qui signala sa position à l’aéroport de Nantes.
Six bombardiers allemands étaient alors expédiés pour couler le porte-avions. Le radio clandestin a empêché le désastre en captant la communication entre les avions allemands et l’aéroport de Nantes, et en transmettant le message à l’Amirauté de Londres. Une escadrille de Wildcats britanniques mit les Fokke Wulf en fuite. Les 650 matelots furent aussitôt informés qu’ils devaient la vie à cette providentielle oreille nantaise.
Peter Cadman souhaite retrouver cet opérateur radio pour le remercier de son geste héroïque. Aussi fait-il appel à tous ceux qui auraient des souvenirs sur cet épisode de 1944 dans la région et seraient susceptibles de l’aider dans cette recherche…
Pour toute information, contacter Krystel Gualdé (Château des ducs de Bretagne, à Nantes), Tel. 02 51 17 49 00.

mardi 25 août 2009

Mai 69: L'article de Philippe Dossal (encres de Loire)

« Tu lui dois toujours une bille à Lucas. On revient chez soi pour ce genre de choses. Une dette de môme. Poser une bille en terre sur la tombe d’un ami d’enfance n’est pas une vaine attention, mais l’un de ces gestes qu’il convient de faire pour que ce monde reste habitable. »
Nous sommes d’évidence, en bonne compagnie dans le dernier ouvrage de Daniel Morvan, qui nous transporte sur les terres de son adolescence bretonne, à la fin des années soixante. Mai 69, c’est un peu le printemps des petits frères, celui dont on ne parle jamais, où pourtant, ceux qui s’en souviennent le savent bien, tout a vraiment commencé.
Pour Daniel Morvan, ce fils de paysans, 69, c’est l’été de toutes les révélations, de toutes les découvertes. C’est le télescopage improbable de deux univers, celui du foin en bottes et d’un groupe de maoïstes parisiens venus évangéliser les provinces. Dans ce groupe, une belle étudiante, qui se brûle les mains en arrachant les chardons, va faire chavirer le cœur du jeune homme. Elle s’appelle Judith, et rien ne sera plus jamais comme avant.
Devant cette Jude, qui nous renvoie au « Hey Jude » de Lennon, le jeune Virgile perd son latin. Même la prose en sortira changée. Les phrases raccourcissent et les articles sautent. On peut être destabilisé, ici ou là, par la virtuosité de l’auteur, qui se laisse parfois emporter par sa plume, délaisse son récit pour nous emmener sur des chemins de traverse. Mais au bout du compte, Mai 69 est bien là, dans ce fouillis baroque et coloré où se mêlent les guitares Fender, les peintures d’ Andy Warhol et les rêves de toute une génération.
Et puis si « écrire revient à fonder une société secrète constituée de personnes du passé qui revivent en nous », Daniel Morvan nous montre ici que lire peut aussi abolir le temps et nous permettre de revivre, le temps d’un livre, un moment cher à notre mémoire.
Philippe Dossal
(Parution fin septembre dans la revue Encres de Loire)

samedi 8 août 2009

"Traces de Khôl" en lecture publique

TRACES DE KHÔL
Mise en scène : Mathilde Morvan
La pièce, en cours d'écriture, fait l'objet d'une elcture publique le 26 avril.
Un petit port de pêche est bouleversé par l'arrivée d'un nouvel habitant : Vanka, personnage aux habitudes étranges. Un jour, il arrive au bar avec des traces de khôl autour des yeux. Ce détail révèle de ce qu'il est : un garçon qui aime s'habiller en fille.

jeudi 9 juillet 2009

L'événement de "Mai 69"

« Pensive et gaie », elle débarque de la grande ville avec de grandes idées, vient faire les foins et mettre le chambard dans le coeur collégien et rural du jeune Tristan. Judith est maoïste, le garçon beaucoup moins. Mais lui sait que la terre est basse. Et rouges sont les lèvres de Judith comme un fruit sous pluie. C'est un beau roman, c'est une belle histoire, « Mai 69 ». L'histoire de deux mondes étrangers l'un à l'autre qu'un appel d'air général pollinise.
La chronique d'un grand soir aussi : celui de l'agriculture aux allures d'éternité qui rend les armes en arasant les haies vives et les parcelles de fraternité. Tout comme la vieille langue de Bretagne dont l'humus s'effrite. Les vies d'alors, immobiles comme des nénuphars sur l'étang du temps, s'ébrouent. Un nouveau monde vient au monde. Et nos deux timides, armés de candeur, défouissent les patates avec des coeurs d'artichaut. S'aimer, la grande affaire...
Et raconter tout ça sans se faire regretteur d'hier, sans lourdeur, sans fausses notes, en vérité, dans une langue élégamment normalienne mais pas normalisée pour deux sous : le sans-faute. Daniel Morvan, journaliste ciseleur de l'actualité nantaise à « Ouest-France », est allé labourer profond pour mettre en botte toute une époque sans la flouter. Ni la filouter.
François SIMON.
« Mai 69 » de Daniel Morvan. Aux éditions du temps (diffusion Seuil). 207 pages. 13 EUR.

vendredi 3 juillet 2009

Pierre Campion sur "Mai 69"


A découvrir, le bel article de Pierre Campion, à propos de Mai 69:

http://pierre.campion2.free.fr/cmorvan_mai69.htm

lundi 15 juin 2009

Jour de tour


A noter sur vos tablettes: création de Jour de tour, extrait de Grand-mère Quéquette, de Christian Prigent. POL 2003.
Par la Compagnie Banquet d'avril (Nantes).
Direction artistique : Monique Hervouët
Représentations du 8 au 19 juillet 2009, à 17h40
Au GRENIER A SEL
2, rue du Rempart St Lazare
84 000 AVIGNON
04 20 27 09 09

vendredi 5 juin 2009

Ophélie Jaësan, de la bombe au stylo



Entretien avec Ophélie Jaësan, née à Nantes en 1978. Romancière et prix de poésie Bleustein-Blanchet 2007. Ophélie Jaësan a étudié l’architecture, le design, le théâtre et le scénario. En juillet 2006, elle a joué au festival d’Avignon la première pièce de théâtre « Née trouée ». Elle est mariée avec le DJ Maelström, et mère de deux petites filles.


Après un parcours de touche-à-tout, vous êtes revenue à Nantes. Quels sont vos sentiments, en retrouvant votre ville natale ?

Quand je revois l’île de Nantes, je ne reconnais plus trop mon ancien terrain de jeu. Dans ces friches, ces usines désaffectées, nous, on se retrouvait. Graffeurs, teufeurs, DJ’s… Je me revois encore, avec ma casquette et les bombes dans mon sac, cherchant un mur à tagger. À la fin des années 90, il y avait ici une belle créativité. Je raconte tout cela dans un livre qui paraîtra en 2010 chez Actes Sud : La chambre verte.


Vous arrivez à Nantes, vous ouvrez une page Facebook et vous vous faites des amis. Internet et la littérature, un couple qui marche ?


Il y a quelque chose de bien avec internet, notamment avec Facebook : les relations y sont horizontales et non plus verticales. Ça devient simple de discuter avec un autre écrivain, un éditeur, etc. C’est plus direct. Les éditeurs sont à la traîne par rapport aux nouveaux modes de lecture induits par internet : on lit des textes de plus en plus fragmentés, on passe de l’un à l’autre très rapidement. Il ne faut pas s’arc-bouter sur la forme classique du roman. Il y aura toujours de la littérature, quelle que soit la forme.


Par votre écriture, vous vous tenez à l’écart du courant intimiste de la tradition française. Est-ce un choix ?


Je ne crois pas que ce soit par réaction à ce qui s’écrit en France (Tanguy Viel par exemple), mais parce que c’est simplement ça que j’écris. Et on écrit ce qu’on peut. L’écriture ? J’aime le lyrisme baroque d’un Lobo Antunes, mais chez moi, la phrase ne tient que si elle est courte. Je cherche une écriture « coulante », et l’idée que mon livre puisse être lu dans un train ou à la plage me plaît plutôt bien.


Mais avant d’écrire, vous auriez pu devenir DJ, vous aussi ?


À 17 ans, j’aurais aimé faire de la musique, comme les autres, mixer, m’installer derrière les platines, mais je ne l’ai pas fait. C’était très masculin, et puis je me destinais à l’écriture. Quand j’écris, je ne prends la place de personne, personne ne peut m’ôter mon stylo.Et vous, quelle lectrice êtes-vous ?Je n’ai pas fait d’études littéraires. Pendant longtemps, ça a été comme un manque, qu’il me fallait combler absolument. Alors je lisais, je lisais, je n’en avais jamais fini de lire ! Huit heures par jour à lire et à écrire dans ma chambre. Presque une maladie de l’enfermement. Aujourd’hui, ça va mieux. Je profite de la ville, j’aime marcher, aller au parc avec mes filles. Olivier Adam a dit une très jolie chose : « Un enfant, ça désencombre de soi-même ».


Recueilli parDaniel MORVAN.

Derniers livres parus : Le pouvoir des écorces (Actes sud) et Vertébrales (éd. Cousu main).


Mai 69: la critique de Thierry Guidet

Daniel Morvan: Mai 69

Il était une fois un garçon nommé Tristan qui vivait au Pays des forêts. Un jour de printemps, tomba du ciel une fée nommée Judith. Elle parlait au garçon dans une langue neuve qu’il n’avait jamais entendue, mais qu’il comprenait très bien. Il lui effleurait parfois la peau qu’elle avait délicate. Tristan et Judith, Judith et Tristan s’aimèrent car elle avait le pouvoir qu’ont toutes les fées de se faire aimer éternellement.
On pourrait résumer à la manière d’un conte de fées le roman de Daniel Morvan, que les lecteurs de Place publique connaissent bien. Il en a l’évidence et le mystère, le charme puissant. A cela près qu’un roman est nécessairement situé avec plus de précision qu’un conte. Celui-ci se déroule en mai 69, un an tout juste après l’autre mai, en Bretagne, dans l’un de ces cantons où s’était enraciné un communisme rural quasiment primitif. Les paysans n’y faisaient pas mauvais accueil aux militants maoïstes venus de Paris, ces années-là, donner la main aux travaux des champs tout en catéchisant le peuple.
Tristan ressemble beaucoup à l’auteur, fils de petits paysans reçu à l’Ecole normale supérieure parce qu’il aimait les livres et que sa mère aurait voulu qu’il devînt un écrivain du peuple. Tristan/Daniel n’est pas Maxime Gorki, mais à coup sûr un authentique écrivain. Ce livre, superbement écrit, au cours parfaitement maîtrisé, l’atteste.
Roman d’amour, roman d’apprentissage, Mai 69 est aussi la chronique d’une époque dont l’auteur n’a pas été dupe : « Le mot de révolution est posé sur tout ce qui peut sortir de l’ennui ». Rien de plus. Et les maoïstes aux champs, - sauf Judith ! - sont portraiturés en Pol Pot au petit pied. En ce temps-là, le fond de l’air n’était pas aussi rouge qu’on l’a dit. La vraie histoire qui se jouait, c’était la fin d’un monde : « A partir du néolithique des milliers d’années s’étaient écoulées, voici que nous touchions enfin le terme. Tout ce qui ne serait pas vu, pas noté, disparaîtrait. Toute la mémoire résumée dans les gestes, les habitudes transmises, les mots, l’accent et la façon de voir les choses, on allait l’oublier, ce serait un grand trou noir dans la nuit des générations. »
Alors Morvan note les marques des tracteurs, des charrues, des faucheuses, des déchaumeuses, des rasoirs électriques, des sodas, scrute les photos de mariage, lit les journaux de l’époque, cite le rapport de Sicco Mansholt, se remémore « les petits matins à charger à la fourche des choux-fleurs pour les transporter au dépôt. » Et ces souvenirs, ils ne revivront «qu’après avoir été pliés dans les pages d’un livre, puis dépliés par la méditation d’un lecteur. » Sa Recherche à lui.
Mais qu’on ne se méprenne pas : Mai 69 n’est pas le catalogue d’un musée des Arts et traditions populaires. L’auteur fait semblent de le regretter : « Je m’aperçois, dans un bien tardif remords, que je n’ai pas parlé de ce que les gens aiment lire : la baratte à hublot que ma mère actionne dans la nouvelle ferme, le tic-tac qu’elle fait, les gouttes que transpire le beurre frais, des paniers d’ormeaux dont père nourrit les maçons qui bâtissent la maison neuve ; aurais-je dû rédiger des mémoires ? Fabriquer du pittoresque ? »
Le pittoresque, on y échappe par la modernité de l’écriture (ses cassures de rythme, l’élision fréquente de l’article, les changements de point de vue…), par la constante réflexion sur la nature de l’œuvre en train de se faire, par l’autodérision, l’humour, et la bride toujours tenue serrée à l’émotion, même quand l’auteur parle de ses parents : pas de « rétro-pleurnichage ».
On y échappe aussi grâce aux aperçus toujours éclairants sur tant de sujets ; il n’est pas interdit à un romancier d’avoir des idées. Ainsi sur la mort du breton, non transmis d’une génération à l’autre, de sorte que « tout ce qui touche au sexe ne peut se dire qu’en verte langue du Pays » ; cela fera donc des garçons qui « ne diront rien d’osé dans l’oreille des femmes. » Mais aussi sur Jackie Kennedy, le décor des films de Jacques Demy, Philippe Sollers et sa cour, la place de la paysannerie dans la lutte des classes…
Cela donne parfois des fulgurances : « Nous qui étions les paysans alibis de l’antisémitisme, le bouclier anti-bolcheviks, le socle agraire, les campagnes regénérantes. Des juifs, mais nous en sommes, mûrs pour la Terre promise, la même folie. Juifs inversés : eux qui avaient la Parole accrochée aux bottes, se sont rêvés paysans, retour à la nature et à la tribu première. Nous qui en venions, de la nature et de la tribu, d’une terre ratissée par les faucheuses, nous nous rêvions peuple du livre, religion vivante de l’Instruction. »
Mai 69 n’est pas simplement un livre intéressant ; c’est un grand livre.

Thierry Guidet.

Daniel Morvan, Mai 69, Editions du Temps, 200 p., 15 euros.

Place publique est une revue de réflexion et de débat sur les questions urbaines, installée au cœur de la métropole Nantes / Saint-Nazaire. Une revue de référence qui privilégie la raison à l’émotion, la durée à l’éphémère. Une revue généraliste croisant les savoirs, les regards, les approches. Une revue qui permet la confrontation des projets. http://www.revue-placepublique.fr/

lundi 25 mai 2009

« Mathilde en juillet » tient salon


En juin, « Mathilde en juillet » tient salon. Que des stars à l'affiche : sa petite sœur Constance à la clarinette ou encore Momo, le chanteur aux pieds nus. Pour compléter la liste des invités: la classe légendaire de Philippe (Clooney) Eveno qui lâchera exceptionnellement sa gratte pour se mettre au piano, Little, Anne, Morwenna, Léo choristes et femmes du monde. Et enfin Marco, le Paganini de la scie musicale.
Ces cinq dates marqueront la fin d'une résidence au TNT, avec une clique agrandie par l'arrivée du guitariste/arrangeur Benoît Gautier ainsi que du percussionniste touche à tout Lionel Arthur.
« Influencée par les nanas de Cat Power, Cocorosie mais aussi par Brel ou encore Camille, cette petite perle a le don de distiller avec ses chansons une mélancolie enivrante... Un univers tout à fait affirmé à découvrir d'urgence! »Sophie T./ Sortir
« …Avec son approche lo-fi et joliment mélancolique, Mathilde en juillet s’en va visiter les contrées squattées par les frangines Cocorosie. I will survive et Mitch sonnent comme des comptines sur lesquelles pourraient se poser des images tournées en super 8. Des images d’un autre temps. Celui de l’innocence peut-être ? Comme pour se dire que Mathilde en juillet, c’est un peu the endless summer. »Arnaud Bénureau/ Wik
Mathilde en juillet( chanson pop mélodramatique )www.myspace.com/mathildeenjuillet

Au TNT, du mardi 2 au samedi 6 juin 2009, 21h11 allée de la maison rouge, Nantes. Tél. 02 40 12 12 28Tarifs: 8/12 € , 5 € le mercredi sur réservation

lundi 11 mai 2009

Imprimer


vendredi 24 avril 2009

La horde des Onze


Sombre et virtuose, le nouveau livre de Pierre Michon sort aujourd’hui. Il aborde l’histoire de la révolution française à travers celle d’un tableau: le portrait collectif des onze membres du Comité de salut public.
Entretien.
Tout d’abord quelle est la part de fiction dans cette histoire ? Tu pardonneras mon ignorance, mais je ne connais ni le tableau des Onze, ni le peintre Corentin !
Un des chapitres écrits que je n'ai pas publiés commençait ainsi : "Imaginez, Monsieur, cet être improbable : quelqu'un qui ne connaîtrait pas Les Onze" : Cet être existe, c'est toi. Et tu n'es pas le seul , trois autres amis (dont Emmanuel Carrère) se sont comme toi excusés de "leur ignorance". Et j'en suis extrêmement satisfait : c'est que j'ai fait exister le tableau, on y croit !Malheureusement, Corentin et Les Onze sont pure fiction. Mais comme j'ai pris l'habitude d'écrire en partant de faits vrais, on croit que là aussi, c'est tout vrai. Je bénéficie de la présomption de vérité. Mais c'est du roman !
Ecrire l’histoire, c’est toujours faire œuvre de romancier ou d’artiste ?
Bien sûr que je mets en doute globalement toutes les représentations interprétatives de l'histoire (livres, tableaux, etc.) . Mais toutes ces représentations m'emballent, m'enthousiasment, aussi fausses ou farfelues soient-elles (je ne suis un sceptique, au alors un enthousiaste sceptique).
Ou encore (puisque le texte s'achève sur les peintures de Lascaux) : l'histoire, même la plus récente et la mieux documentée, me paraît en fin de compte aussi opaque, mystérieuse et massivement terrible et belle que les peintures de Lascaux.
L'histoire n'a pas de sens, sinon celui d'une belle tragédie. Borges disait que l'histoire des religions est une branche de la littérature. Mais on peut le dire de l'histoire tout court.Les anciens le savaient bien, que l'histoire c'est de la fiction, la plus haute fiction : à propos de Tite-Live, Cicéron dit qu'il a porté au plus au point" le grand, le plus grand (optime) art oratoire, histoire." L'histoire écrite est le comble de l'art oratoire, voilà ce que dit Cicéron, qui s'y connaissait un peu.Dans ce livre, il est autant question d’étoffes que d’idées.
La vérité de la Terreur se trouverait-elle autant ou davantage dans le «manteau de soufre» de Couthon que dans ses convictions ?
La matérialité m'intéresse bien plus que l'abstrait. Les textes sur l'institution politique, etc, me tombent des mains. La fraise que portent au cou les hommes du début XVIIe m'en apprend plus que les traités politico-juridiques de Bodin, à la même époque. De même l'uniforme tricolore "à la nation" des représentants en mission.
Plus simplement : il s'agit ici d'un tableau de peinture, c'est-à-dire d'une discipline dans laquelle l'habit fait le moine.
Quelle ambition est à l’origine de ce texte ? Comment l’idée est venue ? Et qu’est-ce qui a été surmonté pour que les Onze finissent par paraître, sur un format plus ample que les livres qui ont précédé ?
L'idée m'en est venue en 1993, pour marquer le coup du bicentenaire de la Terreur (qui est à mon sens la vérité de la Révolution, bien plus que la belle unanimité de 1789). Tout le monde avait célébré le bicentenaire de 89, mais pour 93, il n'y a pas eu grand chose. Bon, j'ai alors écrit, il y a quinze ans, les trois premiers chapitres, que j'ai mis de côté en me disant que je continuerai plus tard (si je me souviens bien, je suis passé alors à la rédaction de La Grande Beune).
Mais ce texte flottait toujours dans mon esprit. L'an dernier, Gérard Bobillier, des éditions Verdier, a fini par obtenir de moi un contrat pour que je finisse ce livre, ce que j'ai donc fait. De cette circonstance très contingente, événementielle, tu peux voir des traces dans ma deuxième partie : le banquier Proli, qui commande le tableau à Corentin, c'est un peu Gérard Bobillier !
Ce qui a été surmonté principalement, dans les quinze ans qui séparent la rédaction des deux parties, c'est ma crainte des opinions partisanes concernant la révolution. J'ai eu en 2008 le culot que je n'avais pas eu en 1993 : celui de mettre cet événement sous verre, sous une vitre blindée, comme l'est mon tableau.
Pourquoi ne pas avoir traité directement du sujet (la terreur), sans en passer par la peinture ni par Michelet ?
Il n'y a pas à cela de raison théorique que je puisse expliquer : l'idée d'un livre sur la Terreur m'est venue directement sous la forme d'un tableau sur la Terreur (le fait que j'étudiais de près Tiepolo, à la même époque, parce que je voulais faire un texte sur Tiepolo, y est sûrement pour beaucoup).Si j'avais écrit directement sur la Terreur (en prenant pour pivot, au lieu de Corentin, un politique d'alors) j'aurais couru le risque d'enfoncer des portes ouvertes, de raconter une fois de plus ce qui a été magistralement raconté mille fois depuis Chateaubriand, Michelet, Hugo. Mon texte, qui traite autant des représentations innombrables de la terreur que de la Terreur elle-même, fait appel à des relais multiples, des échos (c'est une chambre d'échos) dont le plus visible est Michelet . Mais il y a aussi, moins visibles, de Maistre, Sade, Marx. Et même Shakespeare, qui a représenté la Terreur bien avant la Terreur!
On retrouve en Corentin (le peintre du tableau) des motifs chers à Pierre Michon : le père absent, les jupes féminines, la violence sadienne, la hantise de la mort littéraire, et une gaucherie touchante qui fait de lui un «Pierrot » à la Watteau. Parler du Comité de Salut Public, est-ce une nouvelle façon de traiter du meurtre du père ?
Oui tout ça y est, sans doute, surtout dans la première partie du livre. Sauf que les Pierrots ici, sont plus puissants et redoutables que d'habitude : ce sont les "Robespierrots", comme on appelait à l'époque les partisans de Robespierre. Pas si gauches que ça, quoique touchants sans doute.
Et bien sûr que toute histoire de la Révolution est une histoire de meurtre du père C'est la horde des origines, comme dans Totem et Tabou de Freud : les fils, les frères (les Onze) tuent le père (le roi), et fous de culpabilité s'entretuent.
La scène caravagesque de la convocation de Corentin semble dire qu’à ce « comble de l’histoire », tout se joue sur l’art de tenir son rôle. Comment fait-on pour composer une scène aussi savante et virtuose (les ossements, les cloches) ?
Et (2), qu’en pensent les historiens, de cette thèse où finalement presque rien ne sépare plus les membres de la horde?Comme je te l'ai dit, je craignais un peu le jugement des historiens sur ce livre (cette crainte est une des raisons qui m'ont fait retarder autant le bouclage du livre). Ce qu'ils vont en penser, je ne le sais pas : on verra bien. Mais il y aura sûrement quelques retours de bâton, parce que je prends quelque liberté sur des points précis de l'événement historique, qu'ils seront les seuls à relever.Un rôle est bien davantage qu'une posture : un comédien peut croire au rôle qu'il incarne.Pour la composition : Faire tenir ensemble des éléments et des métaphores disparates : les os morts, l'or, les bicornes, les cloches, les chevaux, Michelet et Lascaux : je ne peux pas vraiment en parler, mais c'est là que réside le plaisir propre à la production d'écriture, à la joie de la trouvaille, des trouvailles multiples, et au glaçage final de tout cela dans le texte lisse.
© Recueilli par Daniel Morvan.
Photo Pierre Michon © Jean-Luc Bertini
Pierre Michon: Les Onze. Verdier, 140 p., 14€. Et aussi: Pierre Michon, un livre CD d’Agnès Castiglione. Ed. Textuel, 132 p., 19€.

mardi 21 avril 2009

Le pacte d'écriture

Grand critique d’art et écrivain, Bernard Lamarche-Vadel est au centre d’un récit qui vient d’êtré réédité sous le titre: La Rongère. Son auteur, la Nantaise Danielle Robert-Guédon, évoque les circonstances de son écriture.


D.M. Pourquoi avoir choisi de rééditer en 2009 l’ouvrage paru en 1997 sous le titre Le désespoir du singe?

D.R.G. Depuis longtemps, Catherine Flohic (éditions Argol) souhaitait publier un de mes textes et c’est elle qui m’a proposé de rééditer Le désespoir du singe, paru chez Balland.
Nous ne savions pas alors que le musée d’art moderne programmait une expo autour de Bernard Lamarche-Vadel [BLV], à l’occasion du dixième anniversaire de sa mort, survenue en 2000. A ce roman, je souhaitais ajouter le texte Mercedes, le portrait de BLV par Magdi Senadji et une préface de Jean-Loup Trassard, afin de réunir encore une fois les proches de la Mayenne et d’ Ille-et-Vilaine, le territoire sur lequel nous nous rencontrions. Il fallait donc un titre générique regroupant tout cela.

D.M. Tous ces textes témoignent d’abord de la forte amitié qui vous liait à Bernard Lamarche-Vadel. Vous évoquez son angoisse profonde, ses idées suicidaires. Peut-on parler d’un pacte d’écriture entre lui et vous?

D.R.-G. Le désespoir du singe est paru du vivant de Bernard Lamarche-Vadel. ce fut d’abord une nouvelle écrite pour la revue L’Infini, et augmentée ensuite pour en faire un roman. Il me lisait, chapitre après chapitre, et ne m’a jamais demandé de rien enlever.

D.M. Comment l’avez-vous rencontré? Votre livre montre que le cercle que vous formiez allait bien au-delà d’un groupe d’amis; plutôt un cercle de pensée, autour de la création artistique.

D.R.-G. Je l’ai rencontré en 1989 à l’artothèque de Vitré, dont il est devenu le conseiller artistique. Bien d’avantage qu’un rapport professionnel, notre relation est devenue très amicale, nous étions voisins de quelques kilomètres. Les vernissages d’expositions organisés soit chez lui soit chez moi (de même, nous nous partagions l’hébergement des artistes) ont contribué à tisser des liens particuliers. En ce sens que l’amitié était celle d’un groupe (d’un clan, disait-il) dont la grande préoccupation était la question artistique.
Bernard était un homme extrêmement exigeant pour lui et pour les autres, il fallait travailler, créer, se soutenir, s’entraider. Voilà sans doute ce qui l’a amené à me demander de brosser son portrait. Cela prenait place dans une sorte de dispositif dont tout le monde devait sortir gagnant.

D.M. Au-delà du pacte d’écriture, un "pacte de vie" vous unissait-il?
D.R.-G. Notre relation a encore évolué quand Bernard Lamarche-Vadel s’est retrouvé seul à La Rongère. Il n’avait pas encore le permis de conduire, je le conduisais très souvent. En effet, au pacte d’écriture s’est ajouté tacitement un pacte de vie : aide accrue, y compris pour le quotidien (courses dans les magasins, confection des repas comme le jour où Pierre Michon est venu pour la première fois à La Rongère, accompagnement à des vernissages, etc).

D.M. Vous êtes restée d'une fidélité indéfectible dans l’amitié pour cet homme qu’il n’était pourtant pas facile à suivre…
D.R.-G. «Jamais il ne m’est venu à l’esprit de me dérober tant que B. vivrait », dis-je dans le livre. D’autant que Bernard songeait de plus en plus au suicide. Nous en parlions très souvent, nous en riions. Je n’étais pas la seule à qui il faisait part de cette envie de plus en plus précise mais étant la plus proche géographiquement (et de surcroît ancienne infirmière), il pouvait facilement évoquer devant moi diverses manières de mettre fin à ses jours. Je dis que nous en riions, il faudrait insister sur l’humour formidable dont faisait preuve cet homme. Et envers lui avant tout. Orgueil de l’oeuvre, humilité de l’homme. Distance perpétuelle envers les événements, volonté farouche de vivre en artiste, de mener à bien une oeuvre malgré ses difficultés de plus en plus grandes. Questionnement fondamental sur la création aujourd’hui.

D.M. De cet artiste, vous avez fait un personnage de roman…
D.R.-G. Véritable personnage de roman, en effet, qu’il était tentant d’essayer de le circonscrire dans plusieurs livres. Donc, d’évoquer la mort. Ce que je fais aussi dans le roman Le grand abattoir où pourtant il n’apparaît pas du tout.
Au bout du compte, la stupeur devant la mort nous était commune.

D.M. Le retour à Nantes, votre ville natale, est-il une façon de recommencer une autre vie, ou est-ce impossible ?
D.R.-G. En venant à Nantes, j’ai fui un territoire où Bernard Lamarche-Vadel, puis Magdi Senadji sont morts. J’ai fui aussi une époque révolue. Mais il est impossible de fuir le temps et les lieux. Alors oui, écrire autre chose mais en y englobant ce qui me constitue. Nous faisons tous cela, n’est-ce pas? L’impossible deuil sera, j’imagine, toujours en filigrane. Et c’est bien.
Recueilli par Daniel MORVAN.

Danielle Robert-Guédon : la Rongère. Ed. Argol, 212 pages, 19 €.
Exposition « Dans l’œil du critique », au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris à partir du 29 mai.
Tél. : 01 53 67 40 00. www.mam.paris.fr

lundi 20 avril 2009

L'image d'un livre


L'image d'un livre n'est pas un détail, on s'en aperçoit lorsqu'il faut renoncer à celle qui avait été d'abord choisie, car elle est déjà "prise" (à croire que ces images warholiennes de la campagne sont devenues à la mode).
Nous avons opté pour la version "petit gris Ferguson, champ de patates et fond turquoise". L'image montre la fusion de champs qui est le sujet du livre, entre vision psychédélique et terre à terre du ramassage.
On la voit ici étendue comme un "chef d'oeuvre d'anatomie" (vus récemment à l'école royale de médecine de Rochefort!), une sorte de système nerveux déplié: image, texte au dos, code-barre, avant que tout ça ne soit plié, livré, avant que d'être déplié par un lecteur, avec tout ce qui en sortira. L'intention d'écrire vise aussi ce processus technique; dès le départ, les premiers mots, vous savez que ça vous conduira à être un jour plié dans un livre.
La quatrième de couv(erture), c'est en soi un petit roman, par le temps qu'elle prend, la recherche du ton, le trac qu'elle impose quand c'est l'auteur qui s'y colle. Longtemps préféré une présentation "sérieuse", avec de choisir quelque chose de plus déluré, "nouvelle vague", avec dans l'oreille la bande annonce du Mépris. La dernière phrase m'a été soufflée:
Mai 69, ou la rencontre d’une bombe maoïste et d’un adolescent des campagnes.
D’un commando de Gardes rouges et d’un champ de pommes de terre.
De Jane Birkin et du Grand Meaulnes.
D’une guitare Stratocaster et d’un McCormick International.
Des pages roses et du petit livre rouge.
D’un très bon plan et de l’agriculture.

Au générique de ce roman Nouvelle vague, on trouve aussi : une grève, des dictateurs, des dictées, des bombardiers, un soir de concert, une fille en boléro smocké, un patin.
Avec par ordre d’apparition : Clark Gable, Edie Sedgwick, Catherine Deneuve, Andy Warhol, photographiés dans toute la magie du Technicolor.
L’autre histoire de 1969 n’avait jamais été racontée : mêlant vérité romantique et débridé romanesque, ce livre fait entendre un autre son de l’époque.

mardi 14 avril 2009

Transbordeur


Image moins acidulée que les couleurs de Jacques Demy, celle du transbordeur Arnodin de Rochefort-sur-Mer. Sauvé in extremis, il est le dernier survivant de ces drôles de bacs suspendus à des tours Eiffel.
Le balayage des roseaux à l'atterrissage de la nacelle.

mardi 17 mars 2009

Un bricolage de pages roses

Un autre extrait de Mai 69. Le fil rouge de la latinité: prenant la place des héros disparus, des légendes celtiques, les héros antiques, puisés dans le dictionnaire Larousse, fournissent le matériel nécessaire pour narrer l'exode. Quelques vieux récits de la misère sont derrière, comme celle du peuple de l'Arhès coulant "comme un fleuve haillonneux" le long des montagnes. Pas d'érudition: c'est un garçon de 9 ans qui parle et feuillette son dico.
L'histoire d'Enée écrite par Virgile, parce qu'elle cite l'Odyssée d'Homère, autorise les relectures, en vue d'une pseudo-Brettiade seulement imaginée. Quel autre bénéfice dans ce feuilletage fiévreux du Larousse? Il permet de placer les balises, de montrer à équivalence plusieurs grandes figures historiques (passées ou en train d'agir comme Mao), telles qu'elles sont devinées par un gamin au fin fond de sa campagne. Les personnages du roman se profilent tous dans ces archétypes naïfs mêlés dans un joyeux fourbi: Le père dans Clark Gable et dans Enée, Judith la Mao dans Didon (qui détourne Enée de son but, et l'enfant de la terre; Judith est aussi une "demoiselle du Graal" à peine suggérée); la petite Rachel dans la Sibylle. L'interrogation d'Anchise aux Enfers se retrouve dans le recours à la mémoire du père (convoquée avec discrétion, sous forme de citations brèves), qui permet de raffermir la détermination du narrateur. Celui-ci se projette également dans un Warhol sorti des Enfers (après l'attentat qui faillit lui coûter la vie). Quant au symbole de Main Rouge, qui vient de Chirico et Breton, c'est tout simplement le Graal du livre, une blessure jamais refermée qui va se muer en une enseigne de l'érotique urbaine.
Le tout forme un composite de références qui s'assemblent en patchwork sur quoi va se construire quelque chose comme une histoire d'enfance.
Voici.
------
Régressant dans le monde des dictées, comme bercé par la voix haute de ma maîtresse que la fièvre me fait entendre, j’écoute la vie s’écouler dans le silence des prairies enneigées ; les grives et les mésanges quêtent les nèfles qui se ratatinent dans la chambre des fruits, au-dessus de l’étable. Le médecin m’administre des sulfamides, les convalescences sont interminables. Je relis la comtesse de Ségur née Rostopchine. Je lis le dictionnaire Larousse. « Je sème à tout vent », je brasse les cultures et les civilisations. Les plus beaux avions en page de garde. Dans la partie arts, lettres, sciences : Les « plou », les premières paroisses du pays, voisinent avec Pline le jeune, Pline l’ancien, Plutarque et Pluton ! Les « tré », situés (à dignité égale) entre Traviata et Trial, ténor comique, entre Trajan et Trianon ! Les hameaux dits « ker » fraient avec les étincelants Kepler, Kellermann, Kazan ! Même nos « lan », qui désignent d’anciens monastères, sont traités en égaux de Lancelot du Lac, de la princesse de Lamballe, de Lamartine, de Fritz Lang!
Et les pages roses, petit résumé d’antiquité, très parlant pour un paysan, qui se plaît bien sur le Latium. Angulus ridet : Ce coin de terre me sourit. Expression qu’Horace applique à Tarente, et que l’on peut rappeler au sujet de tout endroit qui nous charme, avant de soupirer : Et in Arcadia ego, j’ai moi aussi vécu en Arcadie.
Les définitions circulaires du Larousse. Mangoustan. nm. fruit très estimé du mangoustanier. Mangoustanier. nm. Arbre des pays chauds dont le fruit (mangoustan) est comestible.
Ses hommes célèbres. Mao Tsé-Toung. Homme politique et philosophe chinois né dans le Hunan en 1893. Larousse n’évoque pas, dans cette édition, la Longue marche, où l’Armée rouge parcourt 12 000 kilomètres en un an, pour échapper à l’encerclement par les troupes de Chiang Kai-shek.
Au fil de cette promenade vagabonde et fiévreuse, le dictionnaire autorise tous les sauts temporels : voici Énée. Une histoire de déménagement d’une ferme (Troie) à l’autre (Rome) ? Énée : Prince troyen dont Virgile a fait le héros de son Énéide, fils de Vénus et d’Anchise. Il combat vaillamment les Grecs pendant le siège de Troie et, la ville prise, s’enfuit en portant sur ses épaules son père Anchise.
Le Larousse ne dit rien des errances d’Énée, ni de la mort de Didon, la princesse qu’il épouse à Carthage, en Libye, puis abandonne, rappelé par les dieux à son devoir : fonder la nation romaine. Rien de la descente aux Enfers d’Énée, guidé vers son père par la Sibylle. Des Enfers décolorés où il reçoit la lumière. Et comme aujourd’hui ce voyage me semble proche, sans qu’il me soit donné d’expliquer parfaitement cette ressemblance, de mon propre transfert des champs à la ville, de la terre au latin ! Dans les Enfers, Énée retrouve Didon, insensible et dure comme silex, aussi indifférente que le personnage qu’un librettiste tente vainement de faire revivre sur le papier. Énée y rencontre son père Anchise, pour recevoir de sa bouche la révélation de sa mission. Ainsi initié, il aborde en Italie, dans le Latium, où il épouse Lavinie, fille du roi Latinus. D’où, conclut Larousse, la tradition d’une origine troyenne des Romains.

Didon et Énée : Opéra de Purcell (1689), dans lequel l’auteur excelle à fondre les styles français et italien, le madrigal, le récit, l’air et les chœurs.

La fièvre aussi entremêle les styles, les langues, les histoires, les siècles, les continents, la Longue marche, le déménagement d’une ferme, la descente aux Enfers d’Énée. Janic la Sorcière, en flammes, ricane à ma fenêtre. J’entends des voix de fées, d’inquiétants rires d’impératrices, des gongs, des cloches de pagodes, de lointains gamelans javanais, je veux guérir pour explorer la Russie qui s’est déposée là sous nos yeux, et puis c’est la Chine qui bientôt tombera du ciel.

mardi 10 mars 2009

Au Violon Dingue


En concert dimanche 15 mars.

samedi 7 mars 2009

La Cigale

Avant
Avant de convoquer le souvenir de Lola et des demi-mondaines de la Belle époque, il faut rappeler que la Cigale est née du développement du commerce de la bière en France, après la crise du phylloxera.
Émile Libaudière, son architecte, fit abattre l'entresol de l'ancien magasin de tissus pour obtenir une hauteur de 7 mètres. Le premier luxe de la Cigale, c'est l'espace.
Un espace en continuité avec celui de l'opéra (juste de l'autre côté de la place Graslin, qui fut conçue, à la veille de la révolution, comme la salle du grand spectacle urbain). « Au début du 20e siècle, explique Geneviève Dormann, c'était un endroit où un Nantais bien né n'emmenait jamais sa femme, il n'y avait que des actrices et toutes sortes de gourgandines. » C'est devenu un endroit à la fois "chic" et très touristique (c'est même le premier restaurant de la façade atlantique en fréquentation).

Michel Chaillou

A 78 ans, le Nantais Michel Chaillou publie la suite de son autobiographie : Le dernier des Romains. Ce roman raconte les aventures d’un jeune professeur de lettres qui, rentrant de la guerre d’Algérie, est affecté dans le vénérable lycée de Montauvert, dans le Poitou. Une histoire de papillonnage amoureux qui brode (Poitou oblige) sur l'Âne d'or d'Apulée (un jeune homme changé en âne doit, pour retrouver son enveloppe humaine, croquer des roses).
Question: Quand vos galops vous ramèneront-ils à Nantes, où sont vos racines prolétariennes ?
Michel Chaillou: J’y serai au printemps. Une amie nous prête un studio pour une semaine. Je reviendrai profiter de l’air de la ville, sur les traces de ma famille italienne (les Canoby).
Photo: Michel et Michèle Chaillou (à la Cigale).

jeudi 12 février 2009

La fabrique de Prigent


Christian Prigent est dans la dernière livraison du Matricule des Anges, spécial "critique littéraire" (dit-il pourquoi les éditeurs omettent généralement de citer, dans leurs revues de presse, les articles parus dans la PQR? Cela n'a d'ailleurs aucune importance), au moment où paraît chez Argol cet important volume d'entretiens avec Bénédicte Gorrillot: Christian Prigent, quatre temps.

Prigent face aux grandes têtes molles de son époque, Prigent dans son argot populo-lacanien, comme il dit. Comment chaque écrivain trouve sa langue et comment ses lecteurs y pénètrent, par une lune incertaine. Les bibliothèques dont il se nourrit, comme "d'une terre arable". Avec en reproduction les couvertures de Robur le conquérant, le De natura rerum et Le trésor du breton parlé de Jules Gros. Et page 63, la classe d'hypokhâgne du lycée Chateaubriand de Rennes, 1963.
A lire aussi pour l'exploration détaillée des procédés d'écriture destinés à "traverser le corps signifiant constitué de l'époque". Et la "défamiliarisation" du lien familial, qui est "tuant" pour l'écrivain, par exemple dans le livre Une phrase pour ma mère...

mercredi 4 février 2009

Folle Journée 2008: Corboz fracasse le mur des 2 heures pour la Messe en Si



« La Messe en si, combien de temps dure-t-elle? 2 h 15? Je vous la fais en moins de deux heures. On va faire galoper les doubles croches! »

Quelle mouche a piqué le vieux lion Michel Corboz? Samedi, le chef de l’ensemble vocal et instrumental de Lausanne s’est réveillé d’humeur joyeuse, et pressée. Dans Corboz, il y a Oz. Mais côté magie, on pense plutôt au lapin blanc de Lewis Carroll qui s’écrie en regardant sa montre: « Mon Dieu, je vais être en retard! »

La raison de cette humeur, le chef suisse la donne à l’heure du déjeuner: La finale de l’open d’Australie, opposant dimanche Rafael Nadal à Roger Federer. Le vieux lion de Fribourg a bien l'intention de voir la fin du match et se sent d’humeur « accelerando ».

Dans le premier duo, la soprano Charlotte Müller-Perrier a un choc: Corboz a mis le turbo, elle rattrape de justesse le tempo, lancé comme un bobsleigh sur les pentes de l’Anapurna. A l’oreille, le Credo est plus sautillant, le Crucifixus plus anxieux, le Sanctus file vers la résurrection comme un maillot jaune dans la descente du Tourmalet. Et le mors aux dents, les doubles croches du Hosanna dévalent en avalanche les pentes de l’Himalaya.

Les choristes et les solistes sont en nage: « Par moments, ça faisait un peu tobbogan », commente sobrement un trompettiste.Triomphant, Corboz se précipite sur la régie: « Alors, combien? » Un journaliste chronométreur annonce: « Maître, vous venez d’exploser le mur des deux heures: 1 h 54 pour une Messe en si, c’est un chrono historique. »
Daniel Morvan

samedi 31 janvier 2009

Et là, tu m'aperçois?


"La France est en train de changer", a estimé samedi 5 juillet [2008] le président Nicolas Sarkozy devant le conseil national de l'UMP consacré à l'Europe, avant d'ajouter : "Elle change beaucoup plus vite et beaucoup plus profondément qu'on ne le croit. Désormais, quand il y a une grève en France, personne ne s'en aperçoit."
Lundi 7 juillet 2008

vendredi 30 janvier 2009

Milica

Dans le visage lumineux de Milica Pap, rien ne trahit le drame de sa jeunesse : une carrière internationale de pianiste brisée par la guerre. « J’avais 17 ans. J’étais élève du conservatoire de Belgrade. La guerre de Bosnie-Herzégovine a éclaté. Pendant quatre ans, je n’ai pu rentrer chez moi, à Sarajevo. Je suis devenue une réfugiée. »
Dit-elle avec un grand sourire.
Aujourd’hui, elle se promène à la Folle Journée de Nantes en spectatrice émerveillée, mais critique. « Une telle grande fête populaire, ça peut facilement devenir kitsch, style la foire aux souvenirs. Mais en France, on garde toujours sa dignité. »
Milica (prononcer: Militsa) vit de l’enseignement du piano. Et des concerts qu’elle aime donner, « à Paris, Nantes, ou dans les petits villages. » L’ancienne Wunderkind (enfant prodige) ne répugne pas à se produire dans un spectacle sur… Fernandel.
Bach ? « Bach est très sensuel, mais son émotion est très contrôlée, très adulte. Moi, je suis encore une petite fille devant lui. »Dans son pays, on la surnomme « le volcan ». Pas pour rien : Son répertoire à elle, ce sont les Russes. Rachmaninov. Prokofiev. Scriabine. Ils la suivent partout où elle promène son rêve. Un très joli rêve.
D.M.
Le site de Milica Pap : http://www.milicapap.com/
Merci à Eric Ollivier pour la photo.

mercredi 28 janvier 2009

Sakaï!


Dans sa combinaison de pilote d’essai, Mari (près de Roshi, chef de bord) est l’une des 14 manipulateurs de l’araignée. Au cours des essais, sur la froide et ventée Prairie-au-Duc, elle a déjà appris un mot de français : « Sakaï ! » Première des « mécaniques savantes », l'araignée de 14 mètres et de 37 tonnes sera accueillie par Yokohama à l'occasion des 150 ans de l'ouverture du port à l'international.

lundi 26 janvier 2009

"Mai 69" en mai 2009



Voilà, la publication du roman Mai 69 est fixée au mois de mai 2009, aux éditions du Temps (diffusion et distribution Le Seuil). En attendant, un petit extrait du livre à paraître.

...

Dans la ferme annexée à la Chine populaire par le crayon rouge des maos, en 1969, vit une vedette des studios américains : mon père. Mon père est Clark Gable, l’acteur des Désaxés aux côtés de Marilyn Monroe. Au service militaire il était appelé Clark Gable. Pas en raison d’un détail de la physionomie, mais pour tout, le nez, les yeux, les pattes de chaque côté du visage, et le mot service se réduit au moment, situé juste avant de naître, où mon père devient un héros. Version attestée par Prigent, copain de service, chez qui rendons visites non téléphonées toujours accueillies bras ouverts, pour affaires de haute importance comme cession d’un sac de graines de choux-fleurs, d’une variété quasi tropicale par sa rareté, sa précocité, l’amitié y enclose. Prigent garantit père 100% pur Metro Goldwyn Mayer. De là à croire qu’on l’est aussi, garçon, et que le cinéma c’est ton rayon, pas trois tours de manivelle, dis ?
Et dans cette région-ci, celle où se situe l’histoire, à l’ouest de quelque part, on se sent tous Américains. Et un peu désaxés, aussi. Il me semble que le mot n’a jamais existé que pour traduire The Misfits. Tout l’invécu dont on est porteur, cette vie non vécue, il faut bien que d’autres la vivent à notre place, ailleurs. La Chine ne viendra qu’après. Le plus misérable des loqueteux du centre de cette région à l’ouest du vide a un oncle maître queux, un cousin taxi à Manhattan. Chaque Person (un nom d’ici) du centre de nulle part est bien un Person du Pays des Forêts, mais toujours plus ou moins Américain dans son cœur sans Eldorado.
Les choses se sont tant mêlées que je n’aurai de cesse, une fois livré à moi-même, que d’entreprendre un film dont mon père (et non ma mère, car elle aura refusé ce rôle à la Scarlett O’Hara) sera le héros. Allé jusqu’au bout du rêve Paramount, par fidélité ?

mercredi 14 janvier 2009

Réaction séparée de l'eau et du feu


Harmonie d'or et d'opale sur la rive sud de Gloriette, au crépuscule. Difficile de saisir la raison pour laquelle la Loire se décide brusquement à mettre en chantier une étude de brumes, au moment où le soleil couchant fait fondre le verre des immeubles. Comme si l'eau et le feu, qui ne réagissent ensemble que par contact, choisissaient une forme nouvelle de rencontre: la réaction séparée.

dimanche 11 janvier 2009

Lumière d'hiver


La maison aux volets bleus est celle d'Hubert, qui doit cavaler en Anatolie ou en Terre de Feu à l'heure qu'il est. La "plusbeauvillagisation" (selon l'expression de Renaud Camus) apparaît dans le lampadaire. Pour le reste, c'est de l'expérience transformée en rayonnement lumineux. J'aime bien l'angle du quai et le débouché de la rue sombre, qui produit toujours le même saisissement, surtout lorsqu'on arrive d'un peu loin.

La Ville Neuve


A gauche lorsqu'on regarde le village depuis la cale, c'est la Ville Neuve.

samedi 10 janvier 2009

En immersion à La Cigale


Le dernier sujet de l'année passée, une immersion à La Cigale, la grande brasserie "arts décos" de Nantes. L'image: Le briefing quotidien, avant l’ouverture des cuisines. Carte en main, comme une partition, tous écoutent le chef cuisinier lire et commenter les plats du jour… « Parle-nous donc un peu de ton entrée du jour… » Comme un ténor chante son solo, le cuisinier raconte sa brunoise de courgettes aux agrumes avec salade de roquette tiède. « Des nouvelles de l’écaille? » De ce côté, on voit venir, avec les ravissantes huîtres plates d’Yvon Madec et « cinq pièces de homard toutes prêtes». Le chef pâtissier, encore hésitant ce matin, s’est décidé un millefeuille au chocolat giandudja...

vendredi 9 janvier 2009

Bloavezh mad...


... hag an ti dilogod (et une maison sans souris)!
Sur la carte, une vue depuis Grainfolet de l'anse de Saint-Suliac, qui m'est une province, et beaucoup davantage.

vendredi 26 décembre 2008

Première apparition



Premier concert au Pannonica pour les élèves de Jean-Marie Bellec (responsable du département jazz du Conservatoire de Nantes). Au programme de ce jeune quintet: Freddy Freeloader, de Miles Davis.

mercredi 24 décembre 2008

La Bretagne de Gracq est celle de Queffélec


En lisant le numéro spécial des cahiers de l'académie de Bretagne sur Julien Gracq (article de Jacques Boislève).
Louis Poirier et Henri Queffélec se sont connus à l’École normale supérieure. «Avec Gracq, notait le Brestois, l’amitié doit savoir qu’elle s’accompagnera de mystère.» Jacques Boislève nous apprend combien cette amitié est décisive : La Bretagne du jeune Gracq est celle de Queffélec. En septembre 1931, ils sillonnent la Bretagne. Dans la voiture, Gracq fredonne l’air du Graal de Parsifal. Les deux écrivains visitent Ouessant et goûtent à son fantastique wagnérien. Gracq découvre Argol et les paysages de la légende d’Ys, y puisant ses images d’attente fiévreuse et mystique. Le Finistère gracquien est le creuset d’une culture composite (surréalisme, roman noir, Wagner et la quête du Graal). Gracq y découvre les paysages d’Au château d’Argol (à Argol même, donc!), mais aussi ceux d’Un beau ténébreux, du côté de La Torche et en presqu’île de Crozon. L’hôtel des Vagues du roman pourrait être le Grand hôtel de Morgat.

lundi 1 décembre 2008

Mathilde en Juillet au Violon Dingue


C'était vendredi 28 novembre au Violon Dingue, une "Rolls" des cafés- concerts à Nantes. Très beau public pour cette date importante qui confirme une nouvelle maturité scénique, dernière apparition avant l'enregistrement du premier album de Mathilde, fin décembre sur les bords de Rance.

vendredi 21 novembre 2008

Visages divers comme les heures d'un jour si long

... Mais comment aurait-on pu rendre compte, dans les journaux, des visages rendus impénétrables par la tension des enchères, visages divers comme les heures d’un jour si long, et de ce qu’ils recelaient de mystère, de cette beauté mouvante, désespérante tant elle semblait s’ignorer, comme une empreinte laissée par la lecture de Julien Gracq ?
Entre ce moment partagé avec ces profils perdus, porteurs de tous les prestiges de la lecture, et la mise à l’encan de l’intime, vous ne saurez choisir. Car il n’y a pas à choisir, les deux aspects, abject et sublime, de l’activité humaine sont également présents : la valeur marchande de l’estampille Gracq au grand déballage de novembre, et le visage des lecteurs, comme un masque mortuaire spirituel de l’écrivain disparu.
(extrait d'un article à paraître dans 303)

samedi 15 novembre 2008

Le flash Alela

Le trio nantais Rum Tum Tiddles constitue une première partie idéale pour Alela Diane : voix et silhouette délicates de Madeleine, comptines bluesy s’appuyant sur deux solides guitaristes : de quoi se dire qu’il se passe toujours quelque chose à Nantes. Avec un même un titre en forme de clin d’œil au Pirate’s Gospel de la tête d’affiche : We could be pirates.
Lorsque paraît Alela Diane, ce soir-là à l’Olympic, c’est comme une éclaircie irréelle qui s’ouvre. Les 700 personnes massées sentent passer comme les prémisses d’un choc électrique, qui se transforme en flash collectif lorsque la squaw californienne joue les premières notes d’un de ses blues les plus ensorcelants, Clickity Clack.
Comparé à son premier passage à l’Olympic, en première partie de Yaël Naïm (Alela vendait elle-même ses tee-shirts !) le show est plus ample, s’étoffant progressivement de basse (minimale) et d’une batterie folk. Alela chante quelques pépites du prochain album, offre une reprise de Gold Dust Woman de Fleetwood Mac. Elle sourit et plaisante comme si tout ça n’avait rien d’extraordinaire. Entre son banjo du Kentucky, son papa guitariste (un ex du Grateful Dead !), une choriste et un batteur cool à mailloches, Alela délivre une présence très nature, pas du tout « grande prêtresse ». Consciente de la nature pétrifiante de sa voix, de la dimension vertigineuse de sa présence scénique, elle n'en rajoute pas. Sur scène, Alela est simplement une belle et fantastique chanteuse.
(photo archives avril 2008)
Pour les fans, voici Gold Dust Woman à entendre dans sa version originale: http://www.youtube.com/watch?v=CcBc9iwPN50

Vente Gracq, suite







La démolition partielle d’une barre courbe (dite « banane ») a commencé à Malakoff (Nantes). Trois semaines de travail suffiront à la pelleteuse pour dévorer un tiers de banane, jusqu'à la cage 31. Cela ressemble à une vente Gracq.

vendredi 14 novembre 2008

Les mauvais élèves aiment "Le Radiateur"

Voici ce que l'on peut voir de Nantes depuis le toit de la nouvelle école d'architecture (Anne Lacaton, Jean Philippe Vassal) naturellement décriée, pour son style et son éthique low-tech, par les amateurs mussolino-jdanoviens de décoratif.

A droite, le CHU (armature métallique, parements béton, promis à la destruction). A gauche, mon immeuble préféré, qu'on appelle "Le radiateur". Larges ouvertures, grands balcons, vue imprenable sur la Loire: ils avaient tout compris dans les sixties. Personne n'aime "le radiateur", sauf les mauvais élèves.

Le viol de l'armoire

Comme pour confirmer l' impression de nausée provoquée par le dévoilement forcé de l'intime de Gracq, cette seconde image, littéralement obscène, de la vente du 12 novembre: l'armoire. Il semble bien qu'elle a été transportée telle quelle depuis Saint-Florent-le-Vieil, simplement emmaillotée d'un film de plastique, ainsi qu'une momie. A la fin de la vente, ce voile a été rompu, un homme a ouvert l'armoire. Ce fut (dans une sorte de démoniaque métaphore du corps même de l'écrivain) comme l'on dénude une personne: elle contenait des coupures de journaux fournies à l'écrivain par l'Argus de la presse. Le caractère abject de cette scène résidait en ce qu'elle semblait implicitement insinuer: voici la vérité d'un écrivain collectionnant passionnément ce qui a pu s'écrire sur lui.
Jusqu'alors, c'était une simple vente, on pouvait s'en indigner, mais également (plus naïvement sans doute) se féliciter de ce que l'essentiel des livres et lettres soit acquis par les institutions publiques. Cette scène de l'armoire fut l'image de trop, une humiliation post-mortem. Admettrait-on pour Julien Gracq ce qui révolterait quiconque pour son père ou sa mère?

jeudi 13 novembre 2008

Le carton de Julien Gracq


C'était le carton que Julien Gracq plaçait sur sa porte lorsqu'il s'absentait. Sans doute l'objet le plus émouvant de la vente du 12 novembre, mis à l'encan et adjugé 120€. Cela aura parachevé la tristesse totale de cette journée passée rue de la Miséricorde, à deux pas du cimetière de Nantes.

mercredi 12 novembre 2008

Objectif Gracq


Parmi les pièces mises en vente le 12 novembre à Nantes, cet appareil photo Contessa (optique Zeiss). Julien Gracq l'a utilisé lors de ses voyages. Les diapositives sont dans les boîtes jaunes.

vendredi 7 novembre 2008

Vente Gracq: Michon sur les traces

Visiter en solo la vente Gracq: Il a fallu cet appât pour extraire Pierre Michon de l’écriture de son prochain livre (Les Onze, parution annoncée mars 2009). Levé chaque jour à cinq heures, il y travaille d’arrache-pied. Mais pour Gracq, il sort de sa chambre d’écrivain, à Nantes. Le commissaire-priseur lui ouvre ses vitrines (photo). Le conduit devant le talisman, la lettre d’André Breton, celle du 13 mai 1939, où le poète dit son admiration pour Gracq et son Château d’Argol. "Oui, c’est bien l’encre bleue des mers du sud qu’utilisait Breton."

jeudi 6 novembre 2008

Mélancolie et lycanthropie selon Jackie Pigeaud

Professeur émérite de littérature latine à l’université de Nantes, Jackie Pigeaud (photo: éclairé par son épouse Friedchen) publie «Melancholia » (Payot). Un condensé de ses recherches sur la maladie de l’âme. Petit extrait de l'interview de ce grand penseur, l'un des grands spécialistes mondiaux de l'histoire de la médecine.

Votre livre est un condensé des recherches de toute une vie. Et la mélancolie peut nous entraîner très loin... Jusqu’aux hommes-loups!

La lycanthropie a été décrite à partir du cas de malades qui sortent la nuit de leurs maisons en imitant les loups. Le phénomène est décrit dans les Métamorphoses d’Ovide (Lycaon changé en loup). Il faut relier la lycanthropie à la théorie de l’homme intérieur élaborée par Thomas Willis, un très grand bonhomme du XVIIe siècle. Pour lui, nous contenons un homme intérieur qui ne coïncide pas avec l’homme extérieur. Il s’exprime par des poussées qui modifient même le physique.

Une métamorphose dont il existe des formes modernes?

Mais prenez donc les poupées du sculpteur Hans Bellmer! elles illustrent cette pensée de la métamorphose. Bellmer était un lecteur de Thomas Willis, il a lui-même écrit un ouvrage sur l’inconscient physique. Bellmer était aussi ami du poète Joë Bousquet, qui, paralysé par une blessure de guerre, développera une imagination singulière du corps. Sans parler de Jérôme Cardan!
L’inventeur du cardan aurait un rapport avec les hommes-loups?

Oui, l’inventeur du célèbre joint qui permet à une pièce mécanique d'osciller librement, dans tous les sens. C’est par le système de cardan que Bellmer articule ses poupées. Cardan était aussi un très grand médecin du XVIe siècle, un génie mathématique et un grand mélancolique.

mardi 4 novembre 2008

Kebab de nuit


Kijmet, c’est la patronne du Yayla Kebab, 2, allée Flesselles. « Yayla, ça veut dire transhumance. J’ai connu ça, la transhumance des troupeaux, l’été dans les montagnes du Kurdistan."
Quand Kijmet a acheté son pas-de-porte, avec son mari Ibrahim, elle a mis un paysage d’Eden en devanture. Une photo : la rivière Munzur. Une manière de dire : voilà qui je suis, moi, Kijmet, fille de paysans kurdes, bien décidée à réussir ma vie dans le kebab.
Sitôt installée, Kijmet s’est singularisée en optant pour les produits frais. Du collier de veau et un peu de dinde. Faire un kebab, c’est monter une pyramide de viande. « On empile les tranches sur la broche. Une tranche de dinde, cinq tranches de veau. On taille ensuite les côtés en forme de pyramide. Et les petits morceaux sont remis dedans. Et ça tient grâce à la marinade. »
Dans la salle, défilent les couples d’amoureux, les copains. « Kijmet a une très belle clientèle, confirme David, son beau-frère, un jeune maçon baraqué. Moi j’ai travaillé dans un kebab du centre, il y a des années. C’était autre chose qu’ici : j’étais videur à temps complet. »
Et ici, qui joue les gros bras, dans les fins de soirée ? « C’est Kijmet, le videur ! »
On ne sait pas trop comment elle fait pour circonvenir les émêchés, elle qui est tout sourire. Mais les fâcheux ne reviennent jamais. Un dernier secret de Yayla Kebab ne se révèle qu’aux heures creuses d’avant le rush de minuit. La pyramide du kebab devient la balise des nomades urbains, des âmes seules et des chagrins d’amour. On y trouve de la chaleur. Des rires. On y entend une musique qui n’est sur aucun MP3. La douce musique de la langue kurde.
C’est tout ce que vient chercher le monsieur qui vient d’installer sa solitude sur une chaise : entendre parler et rire dans une autre langue. Un kebab, et le monsieur fatigué transhume dans sa tête, de l’autre côté de la rivière Munzur.

L’Afrique intérieure de Kossi Efoui

« Mince et belliqueux comme une lance. » C’est un vers de Neruda, qu’aime bien le Togolais Kossi Efoui. Cela tombe bien, il lui ressemble. Solo d’un revenant n’est pas un roman sur les massacres interethniques au Rwanda, mais une réflexion sur l’amnésie collective.

Le revenant du roman est le fantôme de ce qui a été enfoui sous la rhétorique officielle, ni victime ni bourreau, mais témoin d’une guerre totale, conduite à la machette, mais avec les visées exterminatrices d’une puissance atomique. Les cicatrices sont là, bien présentes, d’un massacre conduit au nom de l’existence vitale commune. La totalité du groupe, Kossi Efoui la rassemble dans une trouvaille romanesque, celle d’un trio autrefois inséparable.

Trois amis avaient fondé le Théâtre des Pièces à conviction. Leur quartier général, derrière une palissade ondulée : « Au couvent des vierges folles – bar dancing. C’est là que nous nous retrouvions, Mozaya, Asafo Johnson et moi, pour cueillir l’inspiration, dont nous nous remplissions en même temps que de la gnôle populaire, et écrire des saynètes sur l’augmentation du prix du pain ou sur les nouvelles loi pour lutter contre la rumeur. »

Le verbe qui manque à toute reconstruction artificielle, le voici incarné dans cette triade d’abord heureuse, avant de devenir l’image même de la chute : Mozaya le poète, fou de citations puisées fébrilement dans son carnet, est mort. Le livre devient une ode à cette amitié merveilleuse, au nom de laquelle le narrateur revient hanter la réalité : « Les matins nous retrouvaient souvent sur la plage, le corps en état de rire et d’épuisement, une excitation mêlée d’une légère anxiété, comme si la renaissance du jour reposait uniquement sur l’espérance des hommes et que nous étions les derniers au monde. »
Alors que Mozaya est parti avec une femme, s’approche le jour du Grand Tourment. L’organisation de la mort progresse, on dresse des listes, la presse à sensation diffuse des mots à succès comme « Les rebelles ». Ceux-ci répètent une comédie musicale trash, une sorte de mise en scène dans le style Roman comique de Scarron, avec des Rambo en robe de mariée, furieusement tendance : « Il faut imaginer, c’est la mort qui s’entraîne à rire. » Bientôt, on immolera jusque sur les autels.
Daniel Morvan
Solo d’un revenant. Le Seuil, 216 pages, 17 €.

lundi 13 octobre 2008

Lettre amiante

"Je connais M. *** depuis 1950. entre 1955 et 1958, nous nous sommes fréquemment croisés sur les chantiers de la Navale. Nous travaillions dans les conditions que vous connaissez d’exposition permanente et prolongée aux poussières d’amiante, sur différents navires.

M. *** a ensuite embarqué sur un bâtiment de la Marine Nationale, pour remplir ses obligations militaires. Il a ensuite navigué dans la Marine Marchande, aux machines, où l’amiante est omniprésent.

Je l’ai revu à deux ou trois reprises en 1971, période où il travaillait chez ***. Nos routes se sont ensuites séparées.
Nous nous sommes retrouvés à l’âge de la retraite. Connaissant son parcours professionnel, semblable au mien, je n’ai guère été surpris d’apprendre qu’un examen pulmonaire avait établi la présence de plaques pleurales, liées à son exposition professionnelle à l’amiante. Je souffre moi-même de cette affection.

Je sais également que l’état de Jean *** nécessite une assistance respiratoire, et qu’il a recours à un apport d’oxygène pour dormir. Son état ne semble malheureusement pas s’améliorer."
(lettre établie à la demande d'un voisin qui souhaitait témoigner en faveur d'un de ses amis, tous deux souffrant de la même affection)

dimanche 12 octobre 2008

"Chantier Prigent" au Lieu Unique


Le projet ne se présentait pas trop orthodoxe. Allez faire avaler ça aux Nantais, 45 mn de théâtre sur le thème: Passage du tour de France à Yffignac! Partie pour quelques bosses costarmoricaines, l’équipe Banquet d’Avril finit en tête au Galibier! Maillot jaune pour Monique Hervouët et ses archanges à roulettes! « On était parti sans trop savoir où on allait, avec des moments de doute, confie Didier Royant, membre du trio d’acteurs. Et à l’arrivée, on se retrouve à la tête d’une véritable
machine de guerre. »
N’ayant parié sur rien, sauf sur l’audace, ils ont décroché leurs primes de grimpeurs avec un spectacle populaire et savant, dans le cadre du programme "Chantier d'artistes" (Lieu Unique de Nantes, résidences d'artistes de la région, suivies de quatre jours de spectacles).
Monique Hervouët, metteur en scène, s’avoue «estomaquée par l’adhésion massive provoquée par ce spectacle. Un tel succès, nous ne l’attendions absolument pas. Et nous sommes si heureux d’avoir fait découvrir un grand écrivain, Christian Prigent!»
Ce «Chantier Prigent» (à partir d'un chapitre de Grand-mère Quéquette, P.O.L. 2003) est déjà promis à une belle carrière, puisque l’on parle déjà du festival d’Avignon. Nul doute que ces comédiens (Solenn Jarniou, Niobé, Royant) ont dans les mollets de quoi avaler toutes les étapes jusqu’aux Champs-Élysées.

Le cerisier du souvenir

Anne Appathurai (amie de Lisa Bresner) et Martine Bresner


C’est le plus beau moment de l’année qui s’achève pour le jardin japonais de l’île Versailles, quand les feuillages des érables flamboient comme à Kyoto ou Okayama. Pour les amis de Lisa Bresner, c’est le moment du souvenir. Un moment de tristesse et de bonheur mêlés, puisqu’une belle idée s'est s’enracinée dans cet endroit que la romancière (disparue à Nantes le 28 juillet 2007) aimait parcourir avec sa mère et son fils Solal. En souvenir d'elle, Martine Bresner, venue de Bordeaux, et Jean-Marc Ayrault, ont planté un cerisier japonais au bord de la grande pièce d’eau.

Martine Bresner rappelait l’un des rêves de sa fille, raconté par un ami: «Lisa rêvait de remonter le Japon du sud au nord, pour suivre la floraison des cerisiers. Elle n’a jamais réalisé ce rêve, mais elle accomplissait cette promenade d’élévation des sens et de l’esprit tous les jours dans son cœur. Ce cerisier-là sera unique au monde et sa floraison symbolisera tous les printemps japonais.»

De nombreux amis étaient présents. Parmi eux, Anne Appathurai, qui avait rencontré Lisa Bresner lors de sa résidence d’écrivain à la villa Kujoyama, à Kyoto, en 2001.

«Elle était imprévisible et mystérieuse, confie la cinéaste. Je n’avais jamais vu quelqu’un réfléchir comme elle, de cette manière un peu fantasque. Elle s’inventait à chaque minute. Et, avec son air de flotter, elle pouvait produire un incroyable roman. Une vraie libellule. Et quand elle m’écrivait, elle terminait toujours par de grandes et belles signatures. Comme si elle voulait laisser des traces.»